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تاريخ النشر June 20, 2016 17:03
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PRESIDENTIELLE LIBANAISE : FRANGIEH, PLUS QUE JAMAIS !
الكاتب: Richard Labévière

Depuis le dimanche 25 mai 2014, le Liban est sans président de la République… En avril 2014, le Parlement s’était réuni à cinq reprises sans parvenir à élire un successeur au président Michel Sleiman, dont le mandat avait expiré le 24 mai à minuit. Lors de la première réunion, le 23 avril, aucun des deux candidats déclarés, le chef chrétien anti-syrien Samir Geagea (extrême-droite) et le député centriste Henri Hélou, soutenu par le leader druze Walid Joumblatt, n’avaient pu obtenir les deux tiers des votes nécessaires pour être élu dès le premier tour (soit 86 des 128 membres du Parlement).

Lors des tours suivants, il suffisait qu’un candidat obtienne la moitié plus un des votes (65 députés) pour accéder à la présidence. Mais une coalition composée du Hezbollah, de son allié chrétien, le Courant patriotique libre (CPL), et de deux petites formations pro-syriennes, avaient bloqué le quorum, pour empêcher l’élection de Samir Geagea ou d’une autre personnalité de l’alliance du 14-Mars (la droite libanaise soutenue par l’Arabie Saoudite et des pays occidentaux).

Ce blocage provoquait une grave entorse au pacte national, qui régit le système politique libanais. Le Premier ministre sunnite et le président du Parlement chi’ite sont en fonction et exercent pleinement leurs prérogatives, alors que les chrétiens gèrent le poste présidentiel qui leur est attribué conformément à la répartition communautaire des responsabilités politiques. Cette vacance de la présidence perdure dans un contexte où les chrétiens craignent de voir leur présence, leur rôle et leur influence se réduire avec la montée des attaques et attentats salafo-jihadistes dans la région. Ces appréhensions sont d’autant plus justifiées que c’est la deuxième fois en sept ans que le Parlement ne parvient pas à élire un président dans les délais constitutionnels. Après la fin du mandat d’Emile Lahoud, en septembre 2007, le Liban était resté sans président pendant plus de six mois. Michel Sleiman n’avait été élu qu’à la faveur d’un compromis interlibanais conclu à Doha, sous l’égide des puissances régionales et internationales. Six ans plus tard, le même scénario se reproduisait, mais dans un contexte régional autrement plus complexe et dangereux.

Dès janvier 2014, prochetmoyen-orient.ch écrivait que, pour sortir de cette impasse, la solution s’appelait Sleiman Frangieh ! Pourquoi ? Parce que ce jeune leader chrétien du Nord, populaire et compétent (ayant occupé plusieurs postes ministériels difficiles) – membre de la coalition du 8 mars -, pouvait parler à la fois à Bachar al-Assad, au Hezbollah, aux Iraniens, aux Russes, aux Saoudiens et aux Occidentaux ! Plus que jamais, cette incompressible évidence demeure pertinente, et ce pour trois raisons : les dernières élections municipales ont conforté la solution Frangieh dans la presque totalité des régions, notamment dans la municipalité emblématique de Jounieh ; la victoire annoncée contre Dae’ch en Irak et en Syrie va consolider les positions russes, iraniennes et du Hezbollah mais simultanément augmenter une menace terroriste ciblant non seulement les pays de la région mais aussi ceux d’Europe et tout particulièrement la France ; enfin, les questions intérieures récurrentes concernant les ordures, l’eau, l’électricité, l’éducation et les minimas sociaux nécessitent une rupture politique radicale avec l’establishment corrompu et vieillissant issu de la guerre civilo-régionale (1975 – 1990).

Dans ce contexte des plus volatiles, la solution Frangieh n’annonce pas la fin de l’histoire et ne prend pas valeur d’un miracle susceptible de résoudre tous les problèmes MAIS, elle présente trois avantages indéniables : éviter la répétition du fiasco irakien : cherchant à exclure les Sunnites du pouvoir le premier ministre Maliki a cristallisé la polarisation communautaire et l’implosion de l’Etat ; la rupture provoquée favoriserait une remise à plat du système politique libanais, le « pays message » se donnant ainsi l’opportunité de devenir « pays laboratoire » ; enfin, et au-delà du Liban, elle aura valeur de symbole pour l’ensemble des Chrétiens d’Orient ou plutôt des Arabes chrétiens, composante historique essentielle à la stabilité et à l’avenir de l’ensemble des Proche et Moyen-Orient.

Contrairement à de nombreux commentaires estimant que le Hezbollah ne peut être en faveur de cette solution – restant engagé par l’accord qu’il a noué avec Michel Aoun en 2006 -, plusieurs responsables du parti chi’ite ont officieusement opté pour la solution Frangieh. Il est clair que ce n’est pas au Hezbollah à trancher un différend chrétien, mais plusieurs de ses plus hauts responsables ont parfaitement compris que l’après Aoun a déjà commencé… En se rapprochant de l’extrême-droite chrétienne de Samir Geagea, les partisans de Michel Aoun s’illusionnent grandement s’ils croient pouvoir dévorer leur ancien ennemi. Les meilleurs experts du Liban, qui connaissent les capacités de nuisance du commanditaire de l’assassinat de tellement de dirigeants chrétiens dont le père de Sleiman Frangieh1 – prédisent à juste titre qu’après Aoun le patron des Forces libanaises raflera la mise chrétienne. Et ce n’est certainement pas Gibran Bassil, l’actuel ministre des Affaires étrangères (gendre de Michel Aoun), qui pourra empêcher la réalisation de cette triste perspective…

Aujourd’hui, le blocage de la présidentielle libanaise reste total parce que conditionné par la confrontation Arabie saoudite/Iran. Au-delà de l’engagement militaire de Riyad au Yémen et en Syrie, l’élection d’un président libanais demeure l’otage d’une révolution de palais inachevée… En attisant les conflits régionaux, la monarchie wahhabite nourrit une surenchère qui s’explique, en grande partie, par une guerre de succession pour le trône. Partout, le maître d’œuvre de cette politique est Mohamed ben Salman Al-Saoud (MBS), ministre de la Défense et vice-premier Ministre. Il est aussi vice-prince héritier, mais derrière son concurrent Mohammed Ben Nayef ben Abdelaziz Al-Saoud (MBN), lui aussi vice-Premier ministre mais surtout prince héritier en premier. Lié aux grandes sociétés du complexe militaro-industriel américain et aux stratèges du Pentagone, MBN devrait logiquement succéder à l’actuel roi Salmane.

En fait, avec l’aide de son père l’actuel roi Salmane, MBS est en passe de réussir à supplanter son concurrent. Il aurait convaincu le conseil des Oulémas qu’il représente mieux l’orthodoxie wahhabite tout en ayant lancé un ambitieux programme de modernisation de l’économie et de l’administration du royaume baptisé « Vision-2030 ». Hormis MBN, les fils des rois Fahd et Abdallah ont soigneusement été écartés, eux-aussi, de toutes responsabilités importantes. L’Arabie saoudite était traditionnellement dirigée par une famille. Aujourd’hui, elle l’est par un clan.

Cette épuration ne résulte pas seulement de querelles de parentèles, ni ne vise uniquement l’accès à la rente et aux prébendes qui vont avec, mais exprime la volonté du clan des Soudaïri – revenu au pouvoir dans le sillage du nouveau roi Salmane – d’une rupture avec la politique des Tuwaïjri et des tribus Chammar du feu roi Abdallah. Ce dernier était d’autant plus suspect aux yeux des premiers, qu’il cherchait à établir un système d’évitements, sinon d’arrangements avec l’Iran, estimant – sans doute à juste tire – que l’Arabie avait tout à perdre dans une confrontation directe et permanente avec le grand voisin chi’ite.

C’est dans ce contexte de guerre de succession inaboutie que l’Arabie saoudite s’est réconciliée avec les Frères musulmans. Elle continue de soutenir allègrement les katibas de la Qaïda, de Dae’ch, de Jabhat al-Nosra et des autres variantes armées d’un Islam radical qui s’inspire essentiellement du wahhabisme, doctrine officielle de la monarchie. Bien-sûr, Riyad fait officiellement partie de la coalition contre Dae’ch – qui revendique plusieurs attentats contre des mosquées chi’ites du royaume… – et va même jusqu’à fabriquer une nouvelle coalition « arabe » contre l’ « Etat islamique », mais le cœur n’y est pas… Les services de renseignement les plus sérieux sont obligés de reconnaître que l’Arabie saoudite, en dépit de ses efforts de communication, joue toujours un double jeu, continuant en sous main à soutenir les jihadistes engagés au Liban, en Irak, en Syrie, au Maghreb, dans la bande sahélo-saharienne, ainsi qu’en Asie, voire en Europe.

Quoiqu’il en soit et lorsque cette révolution de palais arrivera à terme, Riyad reviendra à plus de réalisme, non seulement dans sa relation avec Téhéran mais aussi sur les autres dossiers régionaux, dont le Liban. Riyad comme Téhéran devront alors fournir des gages de bonne volonté pour rétablir un meilleur équilibre régional. Dans ces conditions, le Liban et la question de la présidentielle devraient s’imposer comme l’une des priorités d’une paix froide retrouvée entre Sunnites et Chi’ites… Désormais durablement installé dans le paysage politique libanais, la solution Frangieh devrait alors refaire surface et s’imposer.

En dernière instance et au-delà de toutes considérations géopolitiques, l’élection de Sleiman Frangieh à la présidence de la République du Liban prendrait valeur d’un symbole fort, très fort ! En devenant le premier des Libanais, le survivant de la tuerie d’Ehden, qui a exprimé le pardon depuis longtemps, incarnera surtout la volonté d’un pays rassemblé passant du stade de « message » à celui de « laboratoire »… Longue vie au Liban !