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تاريخ النشر January 14, 2017 10:53
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Rony Arayji : La censure ne devrait pas s’appliquer au culturel, mais au politique
الكاتب: L'Orient LE JOUR

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Il a toujours détesté qu’on l’appelle en arabe « ma3alik », ce mot qui sonne un peu « ottoman ». Raymond Arayji, Rony pas seulement pour les amis, mais pour tout le monde, a eu un mandat à la Culture, au sein du cabinet Salam, qu’on ne qualifierait pas de facile. Après trois ou quatre mois, alors que l’État est amputé, voire étêté, le ministre a poursuivi sa mission pour deux autres années et demie, avec détermination et sous le triple signe de l’action, la rapidité et l’efficacité, faisant fi des difficultés qui l’entouraient. Retour sur un parcours quasiment sans faute dont le pouvoir exécutif aura à s’enorgueillir à l’avenir.

Lorsque vous avez été nommé à la Culture, quelle première idée vous est passée par l’esprit ?

Je n’avais jamais pensé être en charge de ce portefeuille, étant juriste de formation et pratiquant de surcroît. Je ne savais même pas quelles en étaient les attributions. Tout est allé si rapidement. J’ai été contacté à 10h00 et suis monté au palais vers midi. C’était certainement un honneur pour moi. Quoi de plus prestigieux que le ministère de la Culture pour quelqu’un qui a adopté la francophonie et ses valeurs humanistes comme mode de vie ? Lorsque j’y pense après coup, je n’aurais échangé ce portefeuille contre rien d’autre.

Vous avez été un ministre omniprésent. Partout là où il fallait et toujours fidèle au poste. Quel était votre plan de travail ?

Être ministre suppose trois vecteurs. J’ai commencé tout d’abord par le plus élémentaire : découvrir les textes qui régissent mon ministère, rencontrer les fonctionnaires, les associations et les gens engagés, comprendre les enjeux, les défis et établir un constat. Enfin, pour mettre un plan d’action, j’ai tout de suite formé mon équipe qui était d’abord restreinte et que j’ai par la suite agrandie. Le deuxième vecteur s’articulait sur mon rôle dans le cabinet et ma participation. C’est une attribution importante du ministre et c’était d’autant plus compliqué que les vingt-quatre fonctionnaires d’État dont je faisais partie étaient sans président. Le troisième, enfin, était le volet politique. Étant donné que je représente une personnalité et un parti politique, j’étais lié par devoir envers eux.

Tout le monde était d’accord pour relever que votre appartenance politique n’a pas déteint sur votre action au sein de votre ministère…

Il y a des moments creux en politique où le travail du ministère prend le dessus et parfois le contraire. Je cite par exemple la crise présidentielle ou l’affaire de Ersal qui ont accaparé notre travail ministériel. Mais généralement, ce qui primait pour moi, c’était le ministère de la Culture en tant que tel. En effet, comme le Conseil des ministres ne jouait pas bien son rôle (entre ingérence de chacun dans les dossiers des autres, ou interminables discussions qui ralentissaient l’action exécutive…), j’essayais, et je pense avoir réussi, de dissocier le travail du ministère de celui du cabinet. Je remercie d’ailleurs ce dernier de m’avoir aidé à faire passer des décrets concernant la culture. Aujourd’hui, je vois que tous les projets de lois passent si aisément alors que tout était bloqué auparavant, et je trouve cela injuste.

Vous aviez un agenda assez chargé. Comment vous êtes-vous organisé ?

L’agenda était certes chargé. Si votre conjoint et votre proche entourage vous soutiennent, comme c’était mon cas, la tâche devient plus facile. Mon but était clair : donner le maximum de visibilité à la culture. Comment cela ? Simplement en étant très présent aux activités culturelles, car ceci donne une autre envergure à l’événement. J’ai tenu surtout à marquer ma présence en dehors de Beyrouth. Pour dire aux habitants des régions et aux associations, qui travaillent dans des conditions plus dures que dans la capitale, que le ministère de la Culture et l’État sont là et les appuient. En effet, très peu de gens le savent, mais dans le préambule de la Constitution, « un développement équilibré, administratif, économique et culturel » est clairement évoqué. Je crois en toute modestie que j’ai bien fait le tour du Liban, du Nord au Sud en passant par le Hermel.

Avez-vous donné la priorité à une discipline précise ?

Il faut savoir que ce n’est pas le ministère de la Culture qui fait la culture. Il ne peut pas non plus l’organiser parce que la culture ne s’organise pas. Mais il doit l’accompagner, l’aider par des textes nécessaires, une infrastructure légale afin de donner une visibilité aux artistes et les aider à créer des projets. À mon avis, la richesse multiculturelle au Liban peut représenter un quatrième secteur et aider l’économie. Au sein du ministère, j’ai dû faire un travail de base, comme remédier aux lacunes et aux manques flagrants de textes. J’ai pu ainsi les faire passer au gouvernement ou au Parlement. À côté, il fallait tout réorganiser par des notices et notes internes, et réanimer certains comités déjà présents qui ne remplissaient pas pour autant leur charge. L’essentiel était de donner un nouveau souffle au comité en charge du cinéma, comme à ceux du théâtre et du livre. Enfin, il s’agissait de monter de nouveaux projets. Et c’est avec le support des médias et des secteurs privés, ainsi que l’appui indéfectible de mon équipe, que beaucoup de projets qui aident à promouvoir la culture ont vu le jour. Les travaux de réhabilitation au sous-sol du musée national, de numérisation 3D pour valoriser la mémoire du Liban grâce à un accord de partenariat avec la Fondation Factum, la campagne d’exposition des objets archéologiques, la poursuite de l’action du FSP pour appuyer le pacte linguistique signé entre le Liban et l’Organisation internationale de la francophonie… Sans oublier le soutien indéfectible à la littérature arabe, mais aussi à la francophonie – car je me considère profondément francophone, pas justement pour la langue française, mais pour ce qu’elle véhicule comme valeurs humanistes. Telles étaient mes priorités.

Qu’ont laissé vos prédécesseurs comme projets dans les tiroirs et que laissez-vous à vos successeurs ?

Il y avait quelques idées de projets inaboutis. Bien sûr, ce n’était pas le néant, mais j’ai eu durant mon mandat de belles réalisations et je ne m’en cache pas. En toute modestie donc, je peux dire que la majeure partie des projets ont été pensés et concoctés par mon équipe qui – je le répète – était d’un zèle et d’une application absolus, et par moi-même. Nous avons eu beaucoup d’intentions et de plans inédits, tout en organisant ce qui existait déjà, toujours dans la continuité.
Par ailleurs, j’ai laissé beaucoup de projets en cours. Notamment celui du musée de Beyrouth, qui a pris aujourd’hui sa vitesse de croisière après quelques problèmes que j’ai dû résoudre. Le prix du roman arabe que j’ai lancé est une de mes fiertés. Je regrette pourtant de n’avoir pas eu le temps de consacrer plus de temps à la censure qui, selon moi, ne devrait pas s’appliquer au milieu culturel, mais au monde politique.

Votre ministère a souvent flirté avec le ministère du Tourisme et vous formiez avec le ministre Pharaon un duo harmonieux.
En effet, même si nous sommes issus deux partis politiques différents, ceci ne se reflétait pas sur notre action ministérielle, qui ne s’exerçait pas dans la compétition. Je salue, au passage, Michel Pharaon, dont le travail était remarquable et qui a œuvré dans la coordination et la continuité.

Qu’allez-vous faire à présent sans Lynn Téhini Kassatly, Nasri Brax et le reste de votre équipe qui organisaient vos journées ?

Un mandat ministériel n’est pas éternel. Mon rôle consistait à donner une base solide et objective pour que le projet soit continué. Je l’ai accompli. Aujourd’hui, j’ai tourné la page avec sérénité et je suis certain que le nouveau ministre va travailler dans cette continuité. Je retourne donc à mon cabinet d’avocat que je n’ai d’ailleurs jamais quitté, tout en n’oubliant pas cette formidable équipe de collaborateurs, axes et pivots de tout mon travail, et qui sont devenus aussi mes amis. Je suis en contact permanent avec eux. Ainsi, ce n’est pas la culture que j’abandonne, et je ne resterai certainement pas un ministre dans l’ombre. Par ailleurs, je continuerai à développer des relations personnelles avec ces artistes que j’ai côtoyés de près. J’ai découvert un nouveau monde et j’ai établi un nouveau réseau d’où je n’ai pas envie de sortir.

***

Enfin, tout en nous conduisant à la porte de l’ascenseur de son bureau, Rony Arayji a saisi l’occasion pour remercier tous les médias qui ont accompagné son action. « Sans leur intérêt direct pour mon travail, notamment celui de L’Orient-Le Jour, organe francophone par excellence et qui avait d’ailleurs mis du temps à croire dans mes objectifs, ma tâche aurait été inaboutie », a-t-il confessé avec un sourire du coin des lèvres. Dont acte.