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تاريخ النشر September 13, 2017 15:25
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Rony Araygi : Bouillon de culture
الكاتب:  Gisèle Kayata Eid - agenda culturel

Pas de langue de bois chez ce jeune avocat, moderne et modeste. Celui qui a été ministre de la Culture de 2014 à 2017, qui a su rallier l’adhésion des citoyens, leur admiration et raviver leurs espoirs, expose les problèmes clairement, sans véhémence, mais avec lucidité. Son expérience est précieuse. C’est celle d’un responsable et de son combat quotidien pour sa cause. Son témoignage est informatif, éclairant, dénué de préjugés ou d’ouïes dire. La conscience tranquille d’avoir fait ce qu’il avait à faire, Rony Araygi répond aux questions avec simplicité et sans entourloupette

Quel est le vrai problème de la culture au Liban?

Le manque de vision de l’Etat. La culture est encore considérée comme un luxe, un loisir, une détente, les artistes sont regardés comme des rêveurs. Il faut changer cette vision nationale

Reprenant une de ses idées phares. La culture est le ciment de l’identité nationale. Quand on lit un livre, on ne voit pas la confession de son auteur, c’est pareil pour une peinture ou une chanson. Généralement la culture n’entre pas dans la politique politicienne. Son milieu est ouvert et ne s’arrête pas à la géographie. La culture est importante au niveau national, c’est un élément générateur d’économie et de revenus. Il est générateur de services. Il n’a pas de cadre limité : savoir-faire, éducation, patrimoine, culture, arts sont mélangés

En tant que ministre, n’avez-vous pas pu imposer cette vision?

Il y a deux entraves majeures. La première est financière. Le ministère a un budget dérisoire. Le ministère de la Culture, dont le rôle est d’accompagner la culture, ne peut pas fonctionner avec un budget de 10 millions de dollars. Je ne demande pas 300 millions, mais au moins multiplier par 4 ou 5 son budget. La deuxième entrave est liée à l’élément humain. Le manque est flagrant, catastrophique

N’avez-vous pas pu engager du personnel compétent?

Non, c’est interdit d’engager des fonctionnaires. Il faut 2 à 3 ans pour en recruter un. Il faut prendre une décision au niveau de l’Etat

Mais c’est qui l’Etat?

C’est le président de la République, le chef du gouvernement, le gouvernement, le Parlement. Il faut prendre une décision stratégique de reconnaître la culture comme cadre général. Réaliser que le but ultime de la culture va au-delà de l’art qui n’en est qu’une discipline. Il faut une vision globale de la culture pour la faire émerger. Il faut pouvoir recruter des gens passionnés, des artistes, leur donner les moyens et les rétribuer convenablement et pas avec des salaires modiques. Or malheureusement pour le moment, la culture n’est pas une priorité. Il y a d’autres questions prioritaires : économiques, sécuritaires, etc.

Comment avez-vous fonctionné alors?

J’ai été souvent triste de ne pas pouvoir participer à des évènements culturels par manque de budget. J’ai pu un peu contourner cela en établissant une relation de confiance et de crédibilité avec le privé, afin d’obtenir du financement.

Quel rôle doit jouer le privé?

C’est une partie de la solution, mais l’Etat doit s’engager. Un Plan quinquennal de 180 millions de dollars pour 5 ans a été annoncé. Le Premier ministre a promis de s’y engager.

La diaspora devrait-elle être plus active?

Faire plus pour le pays ? Mais c’est notre responsabilité à nous d’aller chercher cette diaspora ! Chaque émigré en tant que Libanais est un émissaire, un ambassadeur de notre culture. C’est à nous, au gouvernement, de leur donner des outils, des idées pour faire perdurer notre culture à l’étranger, pour garder ce lien avec le pays d’origine. Car qu’est-ce qui rattache un émigré à son pays d’origine ? À part la nostalgie de la maison au village qui s’estompe avec la génération suivante, que reste-i-il comme lien avec le pays ? C’est la langue, les arts, la musique, les livres, c’est cet échange culturel qui perdure, le reste se dilue avec le temps. Or il n’y a pas d’attaché culturel dans nos ambassades, pas de budget pour subventionner nos artistes, nos troupes, nos cinéastes. À l’inverse, il n’y a non plus aucune politique de diffusion de la culture libanaise à l’étranger.

Par rapport aux pays de la région, sommes-nous en concurrence avec eux ou peut-on leur exporter notre culture ?

En matière de culture, il n’y a pas de concurrence, mais de l’échange. La culture n’est pas cloisonnée, elle se transmet et voyage au delà des frontières. On exporte notre vision, mais nous devons aussi rester ouverts aux autres, surtout avec la mondialisation et l’influence des cultures les unes sur les autres.

L’arabe est-il le parent pauvre de la culture au Liban ?

Non, les deux cultures arabe et francophone sont développées, un peu plus que l’anglais. Mais il y a peu de disciplines qui sont influencées par la langue. Elle n’est pas un obstacle.

Quels sont les grands chantiers menacés au Liban ?

Il y a avant tout le patrimoine immobilier. À la fin de la guerre, il était encore intact. Le prix de l’immobilier n’avait pas augmenté. Avec la reconstruction du pays, comme on a protégé Solidere pour lui donner des moyens, il fallait travailler pour sauvegarder les vieilles maisons, les bâtiments, tout ce qui a été construit depuis 1900. Si on avait eu une vision globale, si on avait donné de l’importance à la culture, cela ne serait pas arrivé. Quand j’ai pris mes fonctions, il y avait un très grand problème à Beyrouth. La bataille était presque perdue. Il n’y a plus rien. J’ai essayé, on a rédigé une loi avec des experts, des volontaires, M. Ghattas khoury en a modifié quelques articles et la loi devrait être adoptée par le Conseil des ministres pour être envoyée devant le Parlement. Est-ce que l’Etat va agir ? C’est la grande question.

Il y a aussi les sites archéologiques. Leur problème est directement lié au crédit. Il faut donner à la Direction générale des antiquités des moyens humains et financiers pour développer les sites archéologiques. Plusieurs textes de loi ont été approuvés, il s’agit de les appliquer.

Il faut encourager le théâtre libanais qui se meurt actuellement. Instaurer des théâtres de poche mis gratuitement au service des metteurs en scène.

Il faut continuer à aider le cinéma par des mesures concrètes, douanières, créer des zones libres pour que le Liban soit un hub de production en Méditerranée et dans les pays de la région.

Il faut aider le Conservatoire national, gardien de la vraie musique, etc.

Mais par où commencer ?

Par des petites actions qui vont faire bouger les choses. Continuer avec le privé, trouver un moyen pour que des fonctionnaires spécialisés puissent être embauchés afin qu’ils puissent mettre en œuvre la politique du ministère, augmenter le budget… Prévoir des exemptions d’impôts, des crédits subventionnés, faire des pas comme celui de la Banque du Liban vers le cinéma qui a incité les banques à octroyer des crédits au cinéma à des taux acceptables.

Il faut aussi trouver un moyen d’entente avec les médias pour respecter leurs contraintes d’audimat mais aussi diffuser à certaines heures acceptables des émissions culturelles de qualité (en leur octroyant des exemptions fiscales par exemple). Il ne s’agit pas de créer une émission culturelle ponctuelle, mais de créer un climat culturel et persister jusqu’à rallier l’audience.

Les festivals (et leur prolifération) ont-ils un rôle culturel à jouer ?

Plutôt oui, quoiqu’ils soient surtout axés sur le côté social et touristique. Mais là où il y a des productions, il y a toujours de la culture. Surtout que beaucoup de festivals encouragent les artistes, font des rétrospectives, sortent un peu du cadre strict de la musique de masse.

Quel est le rôle de l’éducation ?

C’est du ressort du ministère de l’Education d’inciter les écoles à avoir plus de cursus culturels dans leurs programmes et que ces matières ne soient pas considérées seulement comme du divertissement mais qu’elles soient notées, qu’elles rentrent dans le cursus académique.

Qu’est-ce qui a changé pour vous après avoir été ministre de la Culture ?

Avant, j’étais un citoyen normal qui profitait, jouissait de la culture au Liban. Je choisissais ce qui m’intéressait, sans avoir idée des vrais problèmes fondamentaux, je ne les connaissais pas. Maintenant ma vision a changé. Je suis responsabilisé sur l’importance de la culture. Je lis systématiquement tous les écrivains libanais, tout ce qui se publie. Avant je lisais des romans étrangers, maintenant je me dis ’’Non ! Tu dois encourager les auteurs libanais et même leur faire la promotion’’. Quand je visite des ambassadeurs ou des étrangers, j’offre maintenant des livres d’auteurs libanais. J’assiste à tous les films libanais. Avant je ne me sentais pas concerné, maintenant j’ai su… J’y vais en tant que personne engagée, militante.